Presse

Char d’assaut: Véhicule blindé (d’absurdité)
Le Soir 28 fév. 2019

Mélange entre Beckett et les Monty Pythons, « Char d’assaut » mène une offensive plus surréaliste que militaire. Du sens de la vie comme chair à canon. Jusqu’au 2 mars au Théâtre Varia (Ixelles). Du 17 au 19 mars à la Maison Folie (Mons). Du 20 au 24 mars au Théâtre de Liège.

Non, Beckett n’est pas mort. Il s’est même réincarné en la personne de Simon Thomas, jeune metteur en scène qui élève la condition humaine au rang de roue à hamsters. Ses personnages ne croupissent pas au fond d’un trou ou à l’abri d’une poubelle mais ils nagent tout autant dans le potage.
Beckett, Thomas, même combat : donner du sens à la vie ? Autant pisser dans un violon.

Chez l’auteur irlandais comme chez le jeune artiste belge, il faut accepter de tourner en rond et de creuser l’abscons jusqu’au trognon.
Dans Char d’assaut, il est moins question d’assaut militaire que de saut dans le vide. Sur un plateau entièrement nu, c’est même à pieds joints que l’on plonge dans un océan de vacuité avec deux hurluberlus qui tentent de ne pas se noyer. Lui, sérieux comme un pape dans sa combinaison intégrale pourtant peu flatteuse de cycliste en lycra. Elle, toute aussi flegmatique sous sa cape dorée à
épaulettes démesurées, comme fraîchement sortie d’une parodie de Mel Brooks. Lui se révèle plutôt bas du béret sous sa casquette de coureur du Tour de France. Elle n’en travaille pas moins du bigoudi sous son costume clinquant. Pourtant, ça vole plutôt haut dès l’entame du spectacle avec un extrait de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman.
Sauf que, à force de sortir par une porte et de rentrer par une autre, sans interrompre leur conversation, nos deux intellectuels du dimanche hachurent un discours qui n’a plus ni queue ni tête. Pendant une heure, Tristan (Aurélien Dubreuil-Lachaud) et Marceline (Stéphanie Goemaere) tentent d’aborder des sujets graves – la liberté, le bonheur, l’amour, la mort – mais toujours à contretemps l’un de l’autre, sans compter qu’ils semblent emportés dans un mouvement perpétuel et labyrinthique.
Occupés à chercher des poux dans la paille, ils s’empêtrent dans des boucles absurdes, tantôt nigaudes, tantôt métaphysiques. Sans cesse interrompus par des parenthèses dérisoires – le bruit de la cape traînant sur le sol, une dispute sur la confection d’un collier de trombones – ils se perdent dans des errements parfois plus cons qu’abscons. On y débat tout de même d’affaires sensibles, d’envies de suicide, des meilleurs barbituriques et autres divagations morbides, mais on s’y joue aussi des tours minables.
« Always look on the bright side of life » sifflote la comédienne dans un hommage appuyé aux Monty Pythons, dont on retrouve ici l’esprit allègrement décalé, même s’il est plus primitif, voire sot, ici.
Attention, spectacle polarisant: les amateurs de Beckett en feront leur miel, les autres auront l’impression qu’on leur parle en iroquois.

Catherine Makereel